Police et jeunes noirs en Grande Bretagne

 

 

Peter Braham, The Open University,  Royaume-Uni

 

Introduction

 

Mardi 28 Septembre 1999 le Times publiait le récit très étayé d'un incident qui avait eu lieu dans les quartiers nord de Londres le samedi précédent, aux premières heures du matin. Un lycéen de 17 ans avait été agressé par une bande de cinq jeunes et blessé à coups de couteau dans la poitrine par l'un d'entre eux, se trouvait depuis à l'hôpital dans un état critique.

 

Le titre, Chasse à l'homme après  un nouveau "cas Lawrence", donnait immédiatement à entendre que la victime était noire et les agresseurs blancs, tout en en disant long sur ce que signifie être un citoyen jeune et noir en Grande Bretagne à la fin des années 1990 - bien que dans ce cas précis la victime et son ami fussent de nationalité française, tous les deux récemment arrivés de Strasbourg. L'article détaillait les circonstances de l'agression et  les menaces et violences qui l'avaient précédée, donnant aussi une description du suspect principal et suggérant au lecteur que le problème clé pouvait résider dans la gestion que ferait la police de tous ces éléments.

 

La conviction généralement répandue en Grande Bretagne est que la police agit indépendamment des différences de "couleur", en traitant victimes, plaignants et suspects strictement sur la base de circonstances spécifiques et surtout pas selon l'appartenance à un groupe ethnique ou "racial" donné ; ceci étant une composante centrale du concept de citoyenneté, en accord avec le principe d'égalité devant la loi. Pour vérifier la réalité d'un tel principe il faudrait se demander si un citoyen respectueux de la loi irait de son propre gré dénoncer un crime, confiant dans l'action qui sera prise à l'encontre des responsables et sachant qu'il recevra une écoute et une protection appropriée , qu’il soit victime ou témoin. Si ce ne devait pas être le cas, il faudrait se demander ce qui fait redouter ce citoyen d'entrer dans un commissariat de police.

 

Pourtant, en dépit de cette conviction généralisée, il n'est pas rare de trouver dans des domaines d'ordre ethnique ou religieux des exemples d'infractions au principe d'égalité devant la loi, et ce par les tribunaux ou le Parlement mêmes. Les exemples suivants devraient suffire à illustrer ce point. En 1980 les tribunaux ont jugé que les femmes asiatiques pouvaient porter des pantalons au travail dans certaines circonstances, alors que cela était interdit aux femmes blanches ; en 1989 ils ont décidé que l'on ne pouvait pas refuser un emploi à un rastafari qui ne consentait pas à couper ses dreadlocks ; en vertu d'un décret de 1967, les Musulmans [et les Juifs], furent autorisés à abattre par des méthodes interdites aux autres des animaux pour s'en nourrir, puisqu'ils agissaient en accord avec leurs traditions religieuses ; par une Loi de 1976 les Sikhs furent exonérés du port du casque à moto s'ils portaient un turban. La raison invoquée pour de telles exceptions au principe d'égalité fut qu'il était reconnu par le Parlement que "le principe général d'uniformité de la loi devait céder le pas à d'importantes valeurs culturelles et religieuses pour qu'avancent les libertés individuelles, la tolérance religieuse et la promotion de l'harmonie sociale" [Parekh, 1991, 200].

 

Immigration et citoyenneté

 

La plupart des immigrés arrivés en Grande Bretagne dans les années 1950 et 1960 étaient citoyens britanniques. Malgré cela, leur arrivée et leur installation provoqua de sérieuses préoccupations, pour des raisons diverses. L'une de ces raisons fut très bien exprimée par les auteurs d'un travail fondateur sur les relations raciales en Grande Bretagne, Colour and citizenship. Le point de départ était que "l'intégration de deux types de citoyens, dont l'un est considéré comme inférieur, est pour une nation la cause d'un profond mal être " [Rose, et al, 1969, xxiii]. Les auteurs craignaient l'émergence d'un "problème des minorités" au Royaume-Uni, danger qui semblait d'autant plus aigu que la minorité en question était "colorée".[1] C'était en effet la "couleur" des immigrants alors récemment arrivés qui avait généré une réaction négative, et non le fait d’être "étrangers" ou "étranges". Cette position impliquait que le futur des immigrés serait déterminé par le comportement des britanniques et la réponse des institutions, plutôt que par leur propre conduite.

 

A l’inverse, beaucoup étaient persuadés que cette immigration posait une menace significative à l'égard de l'identité nationale britannique. Un journal commentait ainsi la situation :

 

Il y a à peine une génération, nos îles étaient occupées par un peuple unique qui en dépit de différences géographiques, de culture et d'attentes était uni par des liens d'affection et loyauté communes, par une histoire et des souvenirs partagés. Trente ans plus tard les anglais sont devenus la "partie blanche de la communauté" et le sentiment d'appartenance nationale est quelque chose que l’on trouve au bazar.

 

[cité in Malik, 1996, 181].

 

Dans cette optique, la menace faite à l'identité nationale par ces immigrants ne diminue pas avec le temps car, comme l'a dit Enoch Powell, politicien très en vue, "un antillais ou un asiatique ne devient pas anglais par le seul fait d'être né en Angleterre... En vertu de la loi il devient, du fait de sa naissance, citoyen du Royaume-Uni ; mais en réalité il est antillais ou asiatique [cité par Smith et Fiddick,1969]. Powell suggérait ainsi que la citoyenneté ne pouvait masquer le fait qu’il appartenait aux immigrés eux-mêmes de choisir "d'intégrer ou pas" la nation dans laquelle ils résidaient [cité par Malik, 1996, 185].

 

Dans l'évaluation des perspectives et expériences de ces immigrants-citoyens, il faut garder à l'esprit les deux points de vue. L'un met l'accent sur la différenciation des  populations locales d’après la "couleur" ; dans l'autre cas l'accent est  mis sur les perspectives et le comportement des minorités. Les deux points de vue, quoi qu'il en soit, jettent le soupçon sur la citoyenneté commune, un doute qui émerge de toute évidence dans la question du maintien de l'ordre.

 

Une implication disproportionnée dans le crime ?

 

On s’ interroge sur “ une implication disproportionnée dans le crime". Mais cette interrogation encourage la discrimination et les préjugés envers certains groupes minoritaires et provoque en retour des accusations sur les inégalités éthnico-raciales qui caractérisent le système judiciaire [Tonry, 1996, 2]. Clairement, il existe au Royaume-Uni des disproportions surprenantes de ce type. Par exemple, en 1990 la proportion d'Afro-Antillais en prison était approximativement sept fois plus élevée que celle des blancs, un chiffre à peu près équivalent à la disparité entre prisonniers noirs et blancs aux USA à la même époque.

 

On doit rappeler que dans de nombreux pays développés ce type de données n'est pas disponible, et ce, délibérément, pour deux raisons : premièrement, si la "race" n'est pas considérée comme une différenciation objective, l'examen des données suggère le contraire ; deuxièmement, le fait que les membres de certaines minorités soient de façon disproportionnée interpellés par la police, arrêtés, inculpés de crimes ou emprisonnés, plaide en faveur d'une caractérisation négative. En effet, d'une part, beaucoup d'agresseurs dans certaines sous-cultures ont en commun des modèles distinctifs d'habillement ou de langage, des lieux de loisirs et résidence différenciés et un background économique et social ; d'autre part, ce sont les porteurs de telles caractéristiques qui sont habituellement considérés comme agresseurs [Tonry, 1996, 18]; enfin, ce processus discriminatoire s'applique vraisemblablement aux minorités ethniques via des stéréotypes.

 

Malgré l'image des immigrés noirs, "étrangers" en vertu de la couleur, et l'existence de préjugés de discrimination raciale, la situation n'était pas aussi sombre qu'il n'y paraissait à première vue. Si les immigrants noirs s’apprêtaient à suivre le même chemin que celui des immigrants qui les avaient précédés, la situation s'améliorerait avec le temps par la diminution de l'hostilité initiale, l'acculturation des communautés immigrées, l'acquisition de qualifications professionnelles et, par conséquent, l'ouverture vers de nouvelles opportunités pour les enfants et petits-enfants.

 

Plusieurs facteurs pouvaient interférer avec ce scénario. Par exemple ou en premier lieu, l'ensemble des attitudes et préjugés attachés à ceux qui étaient recrutés pour exécuter les travaux les moins convoités venait s'appliquer à leurs enfants au moment où ceux-ci accédaient au marché du travail [ce processus est appelé par Böhning [1981] "rigidification de la structure sociale du travail"], créant un écart entre les attentes de la deuxième génération et les opportunités offertes.

 

La relation problématique entre les minorités ethniques et la police ne peut être comprise sans référence à la position structurelle des minorités dans l'économie. L'enquête Scarman sur les graves désordres qui se déroulèrent en 1981 dans le quartier de Brixton, dans le sud de Londres, décrit les perspectives des jeunes noirs de la manière suivante : ils avaient été élevés dans des "conditions de précarité sociale et économique" ; ils avaient en commun les "désirs et les attentes qu'encourage notre société matérialiste" ; beaucoup d'entre eux avaient quitté l'école sans qualification et  devaient  faire face au chômage dans un marché de l'emploi discriminant ; ils manquaient de soutien parental rapproché, livrés à eux-mêmes et avec très peu de loisirs, ils se retrouvaient  à faire leur vie "dans la rue" - où ils venaient inévitablement au contact de criminels [Scarman, 1981,11]. Comme le dit Scarman, l'usage inconsidéré des forces de police peut rendre les tensions générées par la privation pires qu'elles ne le seraient autrement, bien que "ce ne soit pas la police qui crée la privation sociale" [1981, para 6.1].

 

Hall et al.  font apparaître le contraste entre l'engagement de la première génération  d'immigrés antillais dans le "travail stable, même si peu gratifiant" et celui de la deuxième génération plutôt "dans la vie de rue et de débrouille" que dans le travail, comme l'articulation principale de l'écart entre générations [1978, 353]. L'argument avancé par ces chercheurs est que les immigrés de la première génération trouvaient meilleure la vie dans le pays de résidence et par conséquent ils étaient disposés à en respecter la loi autant que la population indigène ;  mais leurs enfants, qui n'avaient jamais pu faire une telle comparaison, étaient enclins au crime car leurs possibilités d'avancement légitime étaient bloquées.

 

Maintien de l'ordre et importance de la "race"

 

Dans le cas décrit au début de cet article – de l’ agression d’un jeune noir de 17 ans victime de coups et blessures, le Times relate que plus de 40 officiers de police étaient présents sur les lieux du crime dans les dix minutes après l'alerte. Le jour suivant "des centaines" de policiers effectuaient une enquête de porte à porte et interpellaient les motocyclistes de passage. Manifestement, une telle étendue de la réaction policière causa un certain ressentiment de la population locale. Il n’y avait eu en effet aucune réponse comparable après d'autres agressions récentes dans le secteur, où les victimes étaient blanches ou bien lorsque victimes et agresseurs étaient noirs. Un tel ressentiment - partagé peut-être par quelques officiers de police – ne peut être compris que si l’on examine les raisons pour lesquelles la "race" ou l'ethnicité  ont pris  une telle importance  dans les rues de Londres et ce qui ressort des relations entre police et population noire

 

Il s’agit de dépasser les questions de "race" et d'ethnicité, de considérer  plus généralement celle du maintien de l'ordre, et d’analyser le vaste degré de latitude dont  dispose un officier de police dans son évaluation des incidents. Un officier en patrouille doit prendre de fréquentes décisions sur la manière et l'opportunité de mettre en application la loi. Les auteurs du rapport de l'Institut d'Etudes Politiques [IEP],  "Police et population à Londres ”, expliquent le besoin d'une telle “ latitude ” en ces termes : pour un officier, entreprendre une action dans un cas précis implique du temps et  du travail bureaucratique, au détriment d'autres infractions. Il est donc inévitable qu'un policier de patrouille ignore dans le courant d'une journée de travail de nombreux délits effectués ou potentiels [Smith and Gray, 1985, 14].

 

Il nous faut aussi observer combien les méthodes sont influencées par les attentes qu'a la police des différents groupes et communautés, ainsi que les présupposés sur la propension de groupes particuliers à commettre des crimes et ceux sur l'attitude de tels groupes vis à vis de la loi et de la société plus généralement. A ce sujet l'étude de l’IEP relevait que la police adoptait un système de "distinction de classe" qui - tout en ayant des caractéristiques spéciales, notamment dans la distinction précise brossée entre ceux qu'ils décrivaient comme "ordures" et ceux considérés comme des "gens respectables"…- reflétait d'une certaine manière certaines conceptions populaires répandues. Il est facile de voir comment ce système de "distinction de classe" entremêle classe et race ; ainsi, aux enquêteurs de l’IEP  qui se rendaient dans une grande cité de logements sociaux suite à un signalement concernant trois jeunes noirs remarqués avec une attitude suspecte, voici ce que dit l'officier les accompagnant : "la cité est pleine d'ordures et de pauvres types. Les gens bien ont déménagé et maintenant le quartier est à 60% noir" [Smith et Gray, 1985, 434].

 

Ceci explique la raison pour laquelle la police en vint à associer les jeunes noirs avec certains types de crime, spécialement les délits de rue - auxquels on donna le nom américain de 'mugging'[2]. Bien évidemment, comme l'ont dit Hall et al, tous les agresseurs ne sont pas noirs, mais le mugging est de manière certaine considéré comme un crime de noir, caractéristique des conditions de vie dans les zones urbaines à population noire" [1978, 328]. Certains pourraient dire que de tels préjugés ne sont rien de plus que le produit de l'expérience qu'a la police du comportement d'un groupe donné. Les critiques de la police diraient que ce ne sont que des stéréotypes, dans la mesure où un tel préjugé tend à faire peu ou pas de distinction entre les membres des groupes concernés respectueux de la loi et ceux qui transgressent les règles.

 

Le problème particulier dans la gestion policière des communautés ethniques illustre tout un éventail de comportements et d'usages courants au sein de la police ; de manière plus générale, cela reflète une certaine attitude vis à vis des minorités. La découverte par les chercheurs de l’IEP d'un langage raciste utilisé "assez communément" dans les messages radio de police (par exemple, lorsque les noirs sont interpellés en des termes dénigrants comme "nègres", "salauds", "singes" [1985, 390-1]) est expliquée comme étant à la fois du jargon de police et un reflet des préjugés à l'échelle de la société. Laisser entendre que dans certaines communautés on est à priori des transgresseurs - des suspects plutôt que des victimes - avec les conséquences que  cela comporte, constitue un fardeau historique impossible à éviter pour ces populations immigrées.

 

Ce fardeau, construit par nombre d'événements majeurs ou mineurs, était au cœur du cas Lawrence.

Que les agissements  de la police soient influencés par des préjugés sur les noirs n'est cependant pas un fait totalement prouvé.

Parlant d’un jeune cycliste noir victime d’un accident – le cycliste n’a pas été blessé mais le vélo est endommagé - un inspecteur fait le récit suivant : "Il s'agissait d'un jeune homme antillais sur le vélo, donc je présume qu'il était volé, bien qu'il dit l'avoir eu par un ami" [Smith et Gray, 1985, 406]. Il pourrait être faux de conclure que le discours raciste au sein de la police se traduit par un comportement discriminatoire : les chercheurs de l’IEP découvrirent que dans des circonstances “ normales ” l'habitude d'insulter les noirs ne conduisait pas au passage à  l'acte  et qu'elle pouvait être vue comme une réponse des officiers de police au sentiment d'être eux-mêmes l'objet d'attaques de la part de la population noire [Smith and Gray, 1985, 388, 399 and 402].

 

Les conséquences du cas Sthephen Lawrence

 

Stephen Lawrence fut tué le 22 Avril 1993. On donna à la police les noms de cinq suspects, mais l'enquête fut profondément faussée à plusieurs égards ; le parquet décréta qu'une condamnation était peu probable ; une procédure privée pour meurtre (rare dans le droit anglais) conduite par la famille Lawrence échoua ; lors de l'enquête du Coroner les cinq suspects refusèrent de répondre à toute question concernant leur implication ; les noms des suspects furent révélés par un journal national, mais ils refusèrent d'engager une quelconque poursuite pour blanchir leur réputation : aucun n'avait été reconnu coupable du meurtre de Stephen Lawrence.

 

Il semble que les premiers policiers arrivés sur le lieu de l'agression estimèrent que le jeune noir mourant pouvait être non simplement une victime, mais probablement aussi en infraction avec la loi. De plus, cette considération a pu avoir compromis leur réaction immédiate et avoir  retardé l'administration ou la demande d'aide médicale.

 

Quelques temps après la publication des résultats de l'enquête sur le meurtre de Stephen Lawrence, la police organisa une réunion pour expliquer la mise en place d'un service anti-raciste. Un journaliste blanc qui était présent fut choqué par le nombre de personnes noires disant avoir été "interpellées, questionnées, insultées et parfois battues" par la police. Il en conclut que la société blanche avait échoué à comprendre comment la communauté noire en était venue à considérer qu'elle n'avait pas d'interlocuteurs auxquels s'adresser quand ses enfants étaient blessés [Caplin, 1999]. Ainsi lorsque Doreen Lawrence fit la remarque suivante : "Mes sentiments sur le futur n'ont pas changé depuis que mon fils a été assassiné. Les jeunes noirs ne seront jamais en sécurité dans les rues" [cité par Hopkins, 1999], ses mots auraient pu avoir été adressés aussi bien à la police qu'aux assassins de son fils

 

Les critiques majeures dont la police fut l'objet dans sa gestion du cas Lawrence furent celles de racisme et d'incompétence. Comme l'ont dit McLaughlin et Murji, "à la fin de l'enquête, les rapports de la Police Métropolitaine n'avaient plus aucun sens. Elle s'était montrée totalement incapable de présenter - ou même de construire - le moindre récit convaincant. Les défaillances incluaient des erreurs de procédure et d'enregistrement ; des documents manquants ; un travail d'enquête insuffisant ; de l'indétermination sur son autorité légale, donnant à voir de l' "incompétence normalisée" ; une série de confusions spécifiques sur la nature des incidents à caractère raciste ; l'inconvenance de se référer à des individus en tant que "colorés" ; le manque de formation sur les questions raciales [1999, 374].

 

Après la publication du rapport de l'enquête Macpherson, la Police Métropolitaine  annonça différentes initiatives relatives à des sujets d'ordre racial, réunies sous le titre de "Diversités des méthodes de police". Celles-ci comprenaient des procédures de tests effectués au hasard pour découvrir si les officiers de police se comportaient sans à priori ethniques face à un plaignant ou à un témoin ; des procédures de "détection rapide" des crimes à motivation raciale ; la production d'un manuel sur "la haine et le crime" ; elles préconisaient le recrutement prioritaire de policiers issus des minorités ethniques. Par ces mesures, on voulait pourvoir la population d'une meilleure protection face au crime racial et violent et montrer la justesse de chaque aspect du travail de la police.

 

Sous le titre "Stratégie de la diversité" la Police Métropolitaine  exprimait son engagement à combattre la "politique, la pratique et le comportement de la police  qui de manière intentionnelle ou non intentionnelle ont des conséquences racistes" [Metropolitan Police, 1999].

 

Et pourtant il faut traiter de telles initiatives avec prudence. Bon nombre d’initiatives de police concernant race et communauté introduites avant Macpherson se sont révélées inefficaces ou n'ont jamais été mises en place. Quelles en sont les raisons ?

 

Le fardeau de l'histoire

 

La réponse à cette question est à la fois simple et complexe. Elle est simple car nous pouvons indiquer quelques cas célèbres - par exemple les affrontements de Brixton en 1981 - et pléthore d'autres éléments moins remarquables,  en découvrant certains traits communs : notamment des méthodes de police dépourvues de sensibilité et du ressentiment local. Elle est complexe pour les raisons suivantes : premièrement,  parce que les attitudes, les politiques et les pratiques concernant les minorités ethniques aussi bien dans la police qu'à l'échelle de la société ont fluctué dans le temps et sont souvent confuses et contradictoires. Homes nous rappelle ainsi qu'il y a eu deux aspects dans les relations police-minorités. Il évoque des plaintes de brutalité policière contre les noirs à Liverpool en 1970-71, des exemples parallèles à ceux mentionnés in Colour and Citizenship (cf.ci-dessus), mais il cite aussi un "niveau de protection policière" des noirs, qui "parfois est passé inaperçu" [Holmes, 1988, 311]. Deuxièmement, parce qu'il est difficile de trouver le lien entre la manière dont la société semble regarder les minorités, l'influence que de telles perceptions peuvent avoir sur la police et les conséquences que les actions de police ont sur le sentiment de sécurité des minorités ethniques. Autrement dit, la complexité se trouve dans "l'effet de vague" que les événements, les politiques, les procédures et les perceptions ont sur chacun.

 

De plus, les "signaux" envoyés par un événement donné peuvent être ambivalents ou contradictoires, comme il a été démontré dans la gestion - et ses conséquences - des désordres de Notting Hill en 1958, parmi les plus violents du XXe siècle en Grande Bretagne, pendant lesquels des agressions sur des noirs ont été commises par des blancs armés de bouteilles cassées, couteaux, cocktail Molotov et barres de fer. Pilkington explique que les tentatives de la police pour protéger les noirs en les escortant en lieu sûr auraient pu installer un précédent malheureux qui aurait fait croire aux agresseurs blancs que les noirs pouvaient être expulsés du quartier par la violence [1996, 178].

 

En l'espace de quelques semaines,  neuf jeunes blancs qui avant les désordres avaient parcouru le quartier pour "chasser du nègre", écopaient de peines de prison exemplaires de quatre ans. Dans son jugement Lord Justice Salomon dit aux jeunes : "Vous êtes une partie infime et insignifiante de la population,   vous  avez couvert  de honte le quartier où vous viviez et avez rempli la nation d'horreur, indignation et dégoût. Chacun, quelle que soit la couleur de sa peau a le droit de marcher dans nos rues la tête haute et sans crainte. Ceci est un droit que les tribunaux maintiendront infailliblement" [R. v. Hunt et al, The Times, 29 Novembre, 1958, cité in Rose et al, 1969, 214].

 

Malgré cela Pilkington affirme que les désordres mirent à mal le sentiment de citoyenneté de la population noire. Pour étayer son point de vue, il attire l'attention sur les départs en masse qui eurent lieu immédiatement après les désordres : en 1959,  4 500 antillais retournèrent aux Caraïbes alors que le nombre de retours dans une année "normale" est de 150. Bien qu'il n'y ait eu aucune investigation officielle ni sur les désordres ni sur les problèmes consécutifs, Pilkington croit que cela contribua à persuader le gouvernement que la seule manière de prévenir d'ultérieures montées de violence raciste serait de restreindre le nombre de personnes noires entrant en Grande Bretagne.  Le véritable héritage des événements fut donc la Loi de 1962 sur les Immigrants du Commonwealth [Pilkington, 1996, 182-3].

 

La vision officielle de la police sur ces relations avec les communautés immigrées présente un aspect rassurant. Elle est consignée dans un document qui décrit la formation au sein de la Police Métropolitaine  dans ces termes : c'est "un devoir de traiter tous les citoyens respectueux de la loi sans considération de race, couleur, croyance et position sociale, avec une patience illimitée et avec courtoisie" [cité in Rose et al, 1969, 363]. Malgré cela, une tradition de méfiance et de suspicion s'était développée entre police et communautés.

 

Les exemples cités par les auteurs de Colour and Citizenship montrent que cette méfiance est relativement ancienne : en 1962 la Commission Royale sur la Police  avait mentionné les affirmations de nombreux officiers de police selon lesquels "dernièrement le ressentiment des personnes de couleur à leur égard avait considérablement augmenté": en 1966 la West Indian Standing Conference publiait un rapport qui déclarait que la police était souvent hostile et malveillante vis-à-vis des immigrants et que leurs relations étaient caractérisées par un "préjugé objectable"; en 1967, le Préfet de la Police Métropolitaine de l'époque, faisait état d'une détérioration dans les relations, marquée par des accusations de brutalité policière et la crainte des antillais redoutant de s'adresser à la police par peur d'être battus [Rose, et al, 1969, 349].  Les auteurs de Colour and Citizenship expliquaient leur méfiance ainsi : 1.  beaucoup d'immigrés de couleur vivaient dans des centres ville dégradés ; 2. ceux-ci étaient des terrains de haute criminalité; 3. il arrivait souvent que la réputation des habitants de telles zones fût déterminée par association avec la zone;  4. à cause de leur "visibilité", une telle tendance était renforcée dans le cas d'immigrants de couleur.

 

D'autre part, on notait dans Colour and Citizenship que la police s'efforçait d'améliorer ces points et que plus d'officiers que jamais étaient sensibilisés au problème des relations entre police et immigrants. Les auteurs suggéraient toutefois que les tentatives d'amélioration pouvaient se révéler  infructueuses s'il existait un écart entre la politique mise en place par les officiers supérieurs - dont la vision des immigrants de couleur  était qualifiée de "libérale"  - et les opinions d'officiers de patrouille souvent plus jeunes. L'échec de la mise en pratique des recommandations d'enquêtes extérieures et d'initiatives internes peut s'expliquer par les résistances au sein des rangs de la police, et cela doit nous alerter sur le contraste entre la position officielle de la police sur les crimes à caractère raciste et la manière dont se pratique le maintien de l'ordre.

 

Des écarts entre politique et faits

 

Le contraste existant entre la politique et les pratiques constatées ne peut se comprendre sans référence à la "culture" qui prévaut à l'intérieur d'une organisation telle que la Police Métropolitaine. Cette culture implique les "habitudes comportementales", la façon dont les individus sont socialisés dans ces habitudes,  et de manière tout aussi importante, la façon dont les conséquences en sont perçues individuellement par des officiers de police décidés à s'opposer ou à s'écarter d'attitudes et de pratiques admises. Ce qui est particulièrement significatif dans le cas présent est l'influence négative de comportements stéréotypés au sein de ce milieu. Par exemple, le rapport de l'Institut d'Etudes Politiques montre qu'un "langage raciste et des préjugés raciaux étaient particulièrement saillants et pénétrants, que plusieurs officiers de police isolés, mais également en groupes se préoccupaient de différences ethniques" et, de même, que des allusions péjoratives envers les noirs, des commentaires hostiles au sujet des gens de couleur ainsi que des blagues racistes étaient plutôt courantes et même à la mode [Smith and Gray, 1985, xx]. De façon similaire, des recherches ultérieures menées par McConville et Shepherd révélèrent qu'environ un tiers des officiers de police du Métroplitain avaient des opinions négatives sur les jeunes noirs : ces derniers étaient perçus comme “ anti-autorité et spécifiquement anti-police, irrespectueux et non coopératifs avec l'autorité policière, d'intelligence faible, facilement excitables et  agressifs sans raison valable ”. [1992, 202].

 

Il serait assez tentant de se focaliser sur les opinions négatives portées sur les noirs qui prévalent dans les rangs de la police ou bien de mesurer l'impact de telles positions ayant pu encourager de simples policiers à résister à la politique officiellement définie pour contrer ces mêmes comportements. Mais nous devrions également considérer les échecs à tous les niveaux de la police et particulièrement les conséquences de diverses déclarations officielles.

 

De nombreux exemples illustrent ce dernier point. En premier lieu, il nous faut observer que la police a longtemps été accusée de négliger les investigations d'attaques sérieuses impliquant des victimes noires ; d'être peu encline à reconnaître la dimension raciste des attaques ou bien de refuser tout bonnement de le faire ; et, de façon routinière, de classer les attaques racistes en tant que simples disputes de voisinage ou bien en tant qu'incidents interraciaux, avec fautes partagées de manière égale. En second lieu, en 1977 la Police Métropolitaine publia des statistiques indiquant que les jeunes garçons antillais étaient sur-représentés dans plusieurs formes d'activités criminelles, notamment le vol à la tire, ou "agression[3]", alimentant ce que Hall et al [1978] décrivirent dans les média comme "panique morale" causée par les crimes commis par les noirs. Enfin, en 1985 le préfet de la Police Métropolitaine de l'époque décrivit l'existence à Londres d'endroits où des jeunes chômeurs, souvent des noirs, ‘tiennent congrès ; où la vente et l'achat de drogue, l'échange de biens volés et de boissons illégales et autres jeux de hasard, ne sont pas inconnus. Ces jeunes considèrent ces endroits symboliques comme leur territoire. La police y est vue comme une intruse, comme le symbole de l'autorité ...’ [Metropolitan Police [1985] extrait de Hall et al, 1998, 7].

 

Dans les années 80 et au début des années 90, la Police Métropolitaine commença à adopter une approche différente dans sa manière de gérer les communautés noires et en particulier relativement au problème des crimes à motivation raciste. Le premier signe en fut la parution d'un rapport du Ministère de l'Intérieur portant sur les attaques à caractère raciste [Home Office, 1981]. Ce rapport avait essayé de quantifier la fréquence de telles attaques et avait suggéré que les asiatiques et les noirs étaient respectivement , 50 et 36 fois plus susceptibles que les blancs d'être victimes d'attaques racistes, et qu'il y avait 'une tendance de la part de la police à sous-estimer l'importance des attaques racistes envers ceux attaqués ou menacés' [Home Office, 1981, xx]. A la lumière de cette découverte la Police Métropolitaine proposa un nouveau système pour enregistrer et traiter les incidents de harcèlement raciste et annonça une plus large définition opérationnelle de ce qu'est un incident raciste et de ce qui constitue une motivation raciste lors d'une attaque.

 

Suivit alors une succession de rapports officiels et de déclarations par des officiers supérieurs de la police sur ces mêmes sujets. Par exemple, en 1989 la Police Métropolitaine publia un Guide du harcèlement raciste. Celui-ci formulait qu'un incident devait être traité en tant qu' 'incident raciste' non pas simplement parce que c'est ainsi qu'il était apparu à l'officier enquêteur, mais également si une allégation de motivation raciste était faite par l'un quelconque des participants. Il y était ajouté que la Police Métropolitaine reconnaissait la gravité des attaques racistes, non pas seulement en terme de blessures pour la victime, mais également en terme d'impact sur les familles et sur les communautés entières. Le guide expliquait que la police et le Ministère de l'Intérieur avaient conjointement décidé de donner aux attaques racistes une très haute priorité ; que les officiers de la Police Métropolitaine étaient conscients de cette priorité ; et que s'il s'avérait qu'ils échouaient à agir en conséquence, ils seraient passibles de sanctions disciplinaires [Metropolitan Police, 1989, xx]. Enfin, en 1993, le nouveau Préfet déclara que la police serait totalement intolérante envers les attaques racistes et ceux se livrant à des abus racistes [Independent, 23 Juillet, 1992, extrait de Hall et al, 1998, 13].

 

De telles déclarations de la part de la police et l'emphase portée sur les attaques racistes suggèrent que non seulement la gestion des crimes racistes était devenue une priorité, mais également que la police avait modifié son approche 'sur le terrain' et au cours de la formation, et avait l'intention de porter une vive attention à ces aspects de l'activité policière. Par exemple en 1992, la Police Métropolitaine produisit un manuel de 200 pages, Se Concentrer sur des Traitements Equitables Pour Tous [Focusing on Fair Treatment For All], qui, dit-on, était censé fournir les bases aux nouvelles recrues sur les méthodes de police dans une société multiculturelle. Le manuel traite des aspects divers des préjugés et discriminations, mais avoue spécifiquement l'impact négatif des comportements stéréotypés de la police envers la jeunesse noire, et la croyance largement répandue dans certains secteurs de la communauté que les jeunes noirs sont sujets à des tracasseries policières. Ceci suggère que la police reconnaisse que sa façon de répondre aux attaques racistes n'est pas seulement un problème de priorité et de définitions, mais reflète également les opinions des officiers sur les personnes de couleur noire. Un tel aveu soulève des questions sur l'efficacité des formations organisées sur l'égalité des chances, et plus largement sur la mesure dans laquelle la clause de non-discrimination implique de combattre la discrimination dans les rangs de la police, ceci se révélant être un problème institutionnel pour la police elle-même.

 

Mais la culture qui prévaut au sein des services de police n’a pas nécessairement changé conjointement avec les évolutions de la politique officielle… Par exemple, il y a des signes d'opposition dans les rangs de la police contre ce qui est considéré comme la formation 'politiquement correcte' sur l'égalité des chances et sur les relations communautaires et raciales. Un indice en est le nombre de procès menés auprès des tribunaux du travail par des officiers de police appartenant aux minorités ethniques et concernant les mauvais traitements que leur administrent d'autres policiers. Ces plaintes sont portées généralement après l'échec des procédures internes qui n’ont pas été suivies des sanctions adéquates. Ces cas se sont principalement révélés être des discriminations racistes à la sélection d'inspecteurs et l'utilisation de langage raciste par des officiers de rangs variables. Par exemple en novembre 1999 l'un des plus anciens policiers noirs de la Police Métropolitaine déclara auprès d'un tribunal du travail qu'il avait enduré des années d'insultes et de plaisanteries offensantes portant sur sa couleur et il lui fut accordé une compensation de 7 000 livres sterling sur la base d'une discrimination 'extrême et excessive' dont il avait souffert sous le joug d'officiers supérieurs de police. [The Times, I7 Novembre, 1999].

 

Conclusion

 

Le secrétariat de l'Intérieur déclara qu'à travers la mort de Stephen Lawrence, l'enquête de Macpherson avait réussi à nous faire ouvrir les yeux sur la problématique d'être noir, asiatique et britannique, et qu'il souhaitait que ce rapport annonçât un tournant dans nos comportements vis-à-vis du racisme aujourd'hui [cité in MacAskill, 1999].

 

Macpherson infligea un procès mémorable et retentissant  à la Police Métropolitaine dont les éléments les plus haut placés furent accusés d'incompétence, de manque d'autorité, faisant preuve de racisme institutionnel de manière “pernicieuse et persistante ”. La plus remarquable des évolutions fut la définition du racisme institutionnel en ces termes : ' L'échec collectif d'une organisation dans son devoir de fournir un service approprié et professionnel à des individus, sans qu'il soit tenu compte de leur couleur, culture ou origine ethnique. Il peut être observé au sein de processus, attitudes ou comportements discriminatoires au travers de préjugés non volontaires, d'une certaine ignorance, d'un manque de réflexion, et de réactions stéréotypées au préjudice des minorités ethniques' [Macpherson, 1999, para 6.34].

 

Le préfet de la Police Métropolitaine avait jusqu'au dernier moment refusé ce constat, lui préférant les termes de 'quelques officiers aux préjugés racistes'. Ceci était, après tout, la position retenue par le rapport Scarman qui en 1981 avait classé les accusations de racisme comme relevant de biais ou préjugés délibérés. Scarman avait reconnu qu' 'un petit nombre d'officiers de terrain' avaient manifesté des préjugés racistes et bien qu'il semble accepter un manque d'imagination et de flexibilité de la part des supérieurs hiérarchiques, l'accusation selon laquelle la police serait une institution raciste fut fustigée comme étant une mise en cause sans aucun fondement de l'intégrité des officiers supérieurs.

 

La définition de racisme institutionnel établie par Macpherson fut critiquée comme permettant au préfet de maintenir qu'elle n'impliquait pas que tous les officiers étaient racistes ou que la Police Métropolitaine menait une politique raciste [McLaughlin et Murji, 1999, 384]. La question immédiate, quoi qu'il en soit, était de savoir si ces découvertes de racisme institutionnel allaient marquer un changement dans la manière de diagnostiquer et de résoudre les problèmes de la gestion policière des jeunes noirs.   

 

Un moyen de  répondre  à cette question consiste à l'élargir et à dire que la découverte du racisme institutionnel de la police peut s'appliquer à d'autres sphères. Ainsi le Président de la Commission pour l'Egalité Raciale [CER] déclara qu'il y avait des déficiences identiques dans d'autres institutions britanniques [Ousley, 1999]; et l'Association des Officiers Supérieurs de Police [AOSP] fit remarquer que le problème de racisme devait être [également] une préoccupation des autres agences gouvernementales telles que l'Education et le Logement et de toute la société en générale, et que les forces de police puisent leurs racines dans 'une société élargie qui elle-même se montre souvent raciste' [extrait du Guardian, le 25 février 1999]. Que ceci constitue une réponse pondérée ou bien une dérobade est sujet à polémique.

 

Mais ce qui est frappant lorsque nous regardons la gestion des immigrants, des minorités ethniques et 'raciales', est que les problèmes semblent avoir peu évolué. Suite aux manifestations de Brixton en 1981, les responsables de la police locale présentèrent le problème auquel ils avaient été confrontés ainsi : comment pouvaient-ils faire face à une criminalité grimpante - particulièrement les vols à la tire - dans lesquels les noirs étaient impliqués de façon disproportionnée [bien qu'il fut admis que 'ces noirs à Brixton impliqués dans des délits représentent comme les criminels blancs, une toute petite proportion de la population totale [Scarman, 1981, para 4.63], 'tout en conservant la confiance de tous les membres de la communauté, et spécialement celle des groupes ethniques minoritaires' ? [Scarman, 1981, paras 4.11, 4.13]. 

 

Scarman expliqua que ceci représentait l'essence du problème du maintien de l'ordre, qu'il considérait dans le cas présent comme facile à qualifier, et cependant difficile à résoudre. Une partie de la difficulté résidait dans le fait que bien que les affrontements de Brixton étaient fondamentalement une explosion d'hostilité et de ressentiment des jeunes envers la police, ces comportements 'avaient affecté également les attitudes et croyances des plus âgés et plus responsables de leur communauté' [Scarman, 1981, para 4.77].

 

Scarman conclut que bien que 'l'attitude et les méthodes de la police ne répondent pas encore suffisamment au problème de la gestion de notre société multiraciale', il était satisfait que les officiers supérieurs de police 'appréhendent maintenant pleinement l'importance de ce qu’il a été convenu d'appeler la gestion de la communauté'. Il était confiant qu'à la fois  la police et les politiques étaient en train d'acquérir l'expérience nécessaire à gérer une société ethniquement diversifiée, ce qui dépendrait en particulier de la capacité de la police à susciter l'approbation du public et le respect de ses actions et comportements [1981, paras 4.80 and 4.70].

 

L'aspect le plus pessimiste est que dix-huit ans plus tard le problème central des relations entre la police et les minorités ethniques identifié par Scarman n'a toujours pas été résolu. Le dilemme réside  dans la nécessité, d'un côté, d'éviter une surveillance policière excessive dans des questions telles que les contrôles d'identité ainsi qu'une saturation de zones particulières dans le but de combattre des crimes spécifiques et, d'un autre côté, éviter une insuffisance d'attention au regard de faits tels que les attaques racistes.

 

L'ironie est que dans le cas de Stephen Lawrence la supposition que la victime d'une attaque raciste puisse être l'archétype du noir hors la loi,  pourrait être considérée comme un condensé de chacun des éléments à éviter et avoir provoqué des conséquences désastreuses. Mais si le racisme dans la police est à présent jugé plutôt comme institutionnel que comme l'effet d'actions d'officiers aux préjugés racistes, comment et pourquoi les forces de police sont-elles devenues institutionnellement racistes ? Et comment le racisme, qu’il fût par omission ou bien sur ordres, interagit-il avec les incompétences et les échecs des institutions ? Ces questions restent ouvertes.

 

References

 

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[1] Les termes "coloré" et "immigrants de couleur" étaient utilisés par les auteurs de Colour and Citizenship.

[2]  Agression [NDLT]

[3] Globalement, la vaste couverture médiatique du premier cas de "mugging", qui s'était produit à Liverpool, présentait un mélange d'ingrédients : décadence urbaine, développements sociaux indésirables, pathologie sociale, immigration, race et crime, et de manière plus spécifique, l'image d'une jeunesse noire sans emploi et oisive, mais aussi amère et agressive.