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4 QUESTIONS à DIDIER DAENINCKX


 

Mon cher Didier, que t’inspires la scission du Front National ?

Elle m’inspire des sentiments contradictoires. D’un côté elle me réjouit car avec cette lutte à mort entre Le Pen et Mégret le Front National peut renouer avec le fonctionnement groupusculaire qui a caractérisé l’extrême droite en France depuis la libération. En ce sens la crise du Front National suscite un espoir. En même temps j’ai une crainte tout aussi réelle c’est qu’on oublie un peu vite que les idées du Front National sont toujours présentes dans des secteurs importants de la société française, cette idée nauséabonde de la préférence nationale, cet amalgame insupportable entre l’insécurité et l’immigration. Bref l’implosion du Front National ne signifie pas mécaniquement la fin de l’influence idéologique du Front National et de l’extrême droite.

Le combat doit donc continuer ?

Plus que jamais ! Il est très important de comprendre que la crise du Front National constitue une étape, certes très importante, mais une étape seulement dans notre combat. Bien sur cette crise a des effets immédiats salutaires. On perçoit un découragement sensible des militants du Front National, les premiers sondages font apparaître un découragement de l’électorat frontiste. Mais, et je tiens à insister sur ce point, cela ne veut pas dire que pour autant les électeurs du Front National vont mécaniquement rejoindre le giron des formations politiques républicaines. La lutte contre le Front National est un double, combat économique et social d’un côté, idéologique de l’autre. Le gouvernement se montre trop timide dans sa politique économique qui ne répond pas à l’urgence sociale. De même, il n’est plus possible de continuer à laisser sombrer dans la déshérence des quartiers dits “ difficiles ” où malheureusement le Front National a recruté ses bataillons populaires. Enfin, il ne faut pas sous estimer l’importance d’une lutte idéologique contre le Front National dont l’influence s’est dangereusement étendue au delà de ses simples contours organisationnels. Il est de la responsabilité des partis politiques de gauche de faire de vraies propositions pour contrer le Front national. Que ce soit contre la préférence nationale où il faut sortir d’un discours incantatoire qui a atteint ses limites et qui tourne à vide ou sur l’insécurité où il faut cesser d’aller braconner sur les terres de la droite et de l’extrême droite.

Que doit être ou que peut être le rôle d’un intellectuel dans ce combat ?

Tu sais, j’ai du mal à me considérer comme un intellectuel au sens convenu du terme. Je n’oublie pas que je viens de l’usine. Pour répondre à ta question je qualifierai l’intellectuel comme un “ donneur d’alerte ”. L’intellectuel n’a pas à être un “ guide ” éclairant des masses incultes, en tout cas ce n’est pas ma tradition. Pour autant l’intellectuel a un rôle important à jouer. L’intellectuel a plus de temps pour lire, prendre du recul, se donner le temps de la réflexion. Il doit donc mettre à profit sa spécificité pour alerter les citoyens sur ce qu’il perçoit être comme un enjeu important du débat démocratique. Cela ne l’empêche pas de s’impliquer personnellement s’il le souhaite dans des organisations mais en évitant certains errements du passé où des intellectuels au nom d’une fidélité à tel ou tel idéal en sont venus à justifier l’injustifiable. Bref pour résumer mon propos par une image, je dirai que dans la galère dans laquelle nous sommes tous embarqués l’intellectuel ne doit pas prétendre à en être le capitaine mais la vigie.

Puisque tu abordes les organisations permets-moi enfin de te demander l’utilité que tu trouves à SOS RACISME ?

Tu sais que je n’ai pas manqué jusque dans un passé récent de critiquer l’approche “ paillettes ” de SOS RACISME ainsi que sa proximité avec les plus hautes sphères du pouvoir politique. Aujourd’hui j’estime pourtant que SOS RACISME est la seule organisation à aller au delà de la simple dénonciation incantatoire qui caractérise le discours antifasciste tel qu’il est actuellement porté par les autres organisations. Cela vous donne une responsabilité écrasante. Il vous incombe aujourd’hui d’armer idéologiquement toutes celles et ceux, et il sont nombreux, qui veulent faire reculer définitivement l’idéologie d’extrême droite dans ce pays. Votre petit livre contre la préférence nationale est un pas salutaire dans cette direction. De même vous m’apparaissez comme les plus à même de réunir les différentes sensibilités progressistes autour du combat antiraciste et antifasciste, à tenir les deux bouts de la chaîne sociale et morale. A la place qui est la mienne je tâcherai de vous y aider.

Propos recueillis par Pascal CHERKI